Vous pensez lire "un peu de tout" ? La plupart des lecteurs en sont convaincus. Pourtant, quand on pose les chiffres à plat, des constantes apparaissent : un genre qui domine largement, des auteurs qui viennent presque tous du même pays, un format qu'on choisit par réflexe. Ce n'est ni grave ni surprenant — c'est humain. Mais en prendre conscience change la manière dont on choisit ses prochaines lectures.
Cet article vous propose une méthode en six axes pour analyser la diversité de vos lectures : genres, auteurs, pays, époques, formats et circuits de découverte. Pas de morale, pas de quotas. Juste un miroir honnête posé sur votre bibliothèque, et quelques pistes pour l'enrichir si vous le souhaitez.
Pourquoi analyser la diversité de ses lectures ?
La diversité de lecture n'est pas un sujet militant. C'est un outil de connaissance de soi.
Chaque lecteur construit, au fil des années, un écosystème de lecture façonné par ses goûts, ses habitudes, ses prescripteurs et les algorithmes qui lui recommandent des titres. Cet écosystème fonctionne bien — il vous apporte du plaisir — mais il crée aussi des angles morts. Des pans entiers de la littérature que vous ne croisez jamais, non pas parce qu'ils ne vous plairaient pas, mais parce qu'ils n'entrent pas dans votre circuit habituel.
Analyser la diversité de vos lectures permet trois choses concrètes :
- Repérer vos biais inconscients. Pas pour les juger, mais pour les connaître. Savoir que 85 % de vos lectures viennent de deux pays, c'est une information utile.
- Enrichir vos choix à venir. Quand vous cherchez votre prochain livre, avoir identifié un axe sous-représenté ouvre des possibilités que vous n'auriez pas envisagées.
- Mieux comprendre votre identité de lecteur. Vos choix racontent quelque chose de vous. Les regarder avec recul est un exercice de lucidité, pas de culpabilité.
Par ailleurs, varier ses lectures a un effet documenté sur la mémorisation : des perspectives différentes créent des connexions cognitives plus riches. Si le sujet vous intéresse, voyez comment mieux retenir ce qu'on lit.
Axe 1 : Les genres et sous-genres littéraires
C'est l'axe le plus évident, mais souvent le plus trompeur. Dire "je lis des romans" ne dit presque rien. Le roman est une catégorie si vaste qu'elle masque les véritables préférences.
La clé, c'est de descendre au niveau du sous-genre. Prenons un exemple concret :
Sur 40 livres lus dans l'année, 32 sont des romans. En apparence, une certaine homogénéité. Mais parmi ces 32 romans : 18 sont des thrillers, 8 des romans contemporains, 4 de la science-fiction et 2 des romans historiques. Le tropisme n'est pas dans le genre — il est dans le sous-genre. Et il est massif.
Cette granularité révèle votre véritable zone de confort. Ce n'est pas un problème en soi : aimer les thrillers et en lire beaucoup est parfaitement légitime. Mais si vous avez l'impression de tourner en rond dans vos lectures, c'est souvent là qu'il faut regarder.
Pour rééquilibrer sans vous forcer, vous pouvez intégrer un ou deux titres d'un sous-genre adjacent dans votre pile à lire. Si vous cherchez comment structurer cette pile, consultez le guide pour organiser sa pile à lire.
Axe 2 : Le sexe des auteurs et autrices
C'est un axe sensible, mais éclairant. L'idée n'est pas de distribuer vos lectures selon un ratio prédéfini, mais de regarder ce qui se passe naturellement quand vous choisissez un livre.
Quatre catégories suffisent : femmes, hommes, personnes non-binaires, collectifs. Pour la plupart des lecteurs, la répartition penche nettement d'un côté — souvent à 60-70 % vers un seul genre.
Ce déséquilibre n'est pas le résultat d'un choix conscient. Il reflète les biais de l'édition et de la prescription : les prix littéraires, les vitrines des librairies, les recommandations algorithmiques et les programmes scolaires ont leurs propres déséquilibres, que nous reproduisons dans nos choix personnels sans nous en rendre compte.
Regarder ce chiffre ne signifie pas qu'il faille le corriger à tout prix. Cela signifie simplement que, la prochaine fois que vous hésitez entre deux livres, vous pourriez choisir en connaissance de cause. C'est une information, pas une injonction.
Axe 3 : Les pays et langues d'origine
Ici, on s'intéresse au pays d'origine de l'auteur, pas au pays d'édition du livre que vous avez entre les mains. Un roman de Haruki Murakami publié chez Belfond reste un livre japonais.
La distinction entre langue originale et traduction compte aussi. Lire un roman américain en traduction française et lire un roman français sont deux expériences littéraires différentes, mais du point de vue de la diversité géographique, ce qui compte c'est la provenance de l'oeuvre.
Le constat le plus fréquent chez les lecteurs francophones : France + États-Unis + Royaume-Uni = 80 % ou plus des lectures. Le reste du monde — Amérique latine, Afrique, Asie, Europe de l'Est, monde arabe — se partage les 20 % restants, quand il est représenté.
Ce n'est pas un reproche. L'édition française publie massivement des titres de ces trois pays, et c'est ce qui est le plus visible en librairie. Mais si vous souhaitez visualiser cette répartition, un camembert de lecture par pays est l'un des graphiques les plus parlants que vous puissiez construire.
Astuce Relit : votre bibliothèque sur ce site enregistre le pays d'origine de chaque auteur, ce qui permet de visualiser automatiquement votre carte littéraire mondiale. Un bon point de départ pour repérer les continents absents de vos étagères.
Axe 4 : Les époques de publication
On y pense rarement, mais la date de publication de vos lectures dessine un profil temporel révélateur. Pour simplifier l'analyse, trois grandes catégories suffisent :
- Classiques : publiés avant 1950
- Modernes : publiés entre 1950 et 2000
- Contemporains : publiés après 2000
Pour la majorité des lecteurs, la catégorie "contemporains" écrase les deux autres. Les nouveautés sont poussées par les médias, les réseaux sociaux, les vitrines et les algorithmes. Lire surtout du contemporain est la norme, pas l'exception.
Ce que cet axe révèle, c'est votre rapport au patrimoine littéraire. Pas question de prescrire la lecture des classiques — certains sont datés et pénibles, d'autres restent éblouissants. Mais si vous n'avez lu aucun livre publié avant 2010 depuis trois ans, c'est une donnée intéressante à connaître.
Un classique glissé dans votre pile à lire de temps en temps suffit à casser la routine. Et vous pourriez être surpris par ce que vous y trouvez.
Axe 5 : Les formats de lecture
Le format dans lequel vous lisez influence directement ce que vous lisez. Chaque support a son propre catalogue et ses propres usages :
- Grand format papier : les nouveautés, les beaux objets, les livres que l'on offre.
- Poche : l'accessibilité financière, le fond de catalogue, les classiques.
- Numérique (liseuse, tablette) : les titres épuisés, les éditions étrangères, la lecture de nuit.
- Audio : les essais longs, les autobiographies lues par leurs auteurs, la lecture en mobilité.
Un lecteur qui ne lit qu'en grand format papier n'accède pas aux mêmes titres qu'un lecteur qui utilise aussi le numérique ou l'audio. Le format crée un filtre invisible sur le catalogue disponible.
Le livre audio, en particulier, connaît une croissance rapide et ouvre l'accès à des types de livres qu'on ne lirait pas nécessairement sur papier — les essais denses, les récits de voyage, les témoignages. Si vous n'avez jamais essayé, un seul titre suffit pour savoir si ce format vous convient.
Axe 6 : Les circuits de découverte
La question n'est pas seulement quoi vous lisez, mais comment vous trouvez vos livres. Les principaux circuits :
- Librairie (physique ou en ligne)
- Bibliothèque
- Recommandations (proches, collègues, clubs de lecture)
- Réseaux sociaux et médias (BookTok, presse, podcasts)
- Boîtes à livres
- Occasion et circuits de seconde vie
La plupart des lecteurs utilisent un ou deux circuits dominants. Si vous achetez 90 % de vos livres en librairie, vos découvertes sont façonnées par ce que le libraire met en avant. Si vous suivez surtout BookTok, ce sont les algorithmes qui décident. Chaque canal a ses biais.
Pour sortir de votre bulle, les boîtes à livres sont un excellent levier : vous y trouvez des titres que vous n'auriez jamais choisis, et c'est précisément leur intérêt. Le hasard est un prescripteur sous-estimé.
Dans la même logique, RecycLivre propose un circuit de découverte fondé sur l'économie circulaire : vous donnez vos livres lus pour leur offrir une seconde vie, et vous pouvez y dénicher des titres inattendus à petit prix. C'est un bon moyen de renouveler vos sources de découverte tout en soutenant une démarche responsable.
Comment construire sa grille d'analyse
Passer de l'intuition aux chiffres demande un peu de méthode, mais rien de compliqué. Un tableur ou une feuille de papier suffit.
Les colonnes de votre grille
Créez un tableau avec les colonnes suivantes :
| Titre | Auteur·ice | Genre | Sous-genre | Pays | Sexe auteur | Format | Époque | Circuit |
|---|
Le remplissage
Listez tous les livres que vous avez lus sur la période analysée — un an est l'idéal, mais un semestre fonctionne aussi. Remplissez chaque colonne du mieux possible. Pour certains livres, vous devrez chercher le pays d'origine de l'auteur : une recherche rapide suffit.
Le comptage
Une fois le tableau rempli, comptez le nombre de livres par catégorie dans chaque colonne, puis calculez les pourcentages. C'est à ce moment-là que les constantes apparaissent — et qu'elles surprennent souvent.
Si vous avez déjà construit une fiche de lecture pour chacun de vos livres, vous avez une bonne partie des informations nécessaires sous la main.
Astuce Relit : si vous suivez vos lectures sur ce site, une grande partie de ces données est déjà renseignée. Il suffit de consulter vos statistiques pour voir la répartition par genre, par pays ou par format — sans avoir à tout compiler manuellement.
Interpréter ses résultats sans culpabiliser
Aucun axe n'a de "bonne réponse". Il n'existe pas de répartition idéale, pas de ratio magique, pas de nombre de pays minimum à atteindre. L'analyse de diversité n'est pas un examen — c'est un outil de connaissance de soi.
Pour tirer parti de vos résultats sans tomber dans l'auto-flagellation, posez-vous trois questions simples :
- "Est-ce que cette répartition me surprend ?" Si oui, c'est que l'exercice a déjà porté ses fruits. Vous avez appris quelque chose sur vous.
- "Est-ce que je voudrais explorer un axe que j'ai négligé ?" Pas par obligation, mais par curiosité. Si un continent entier est absent de vos lectures et que cela vous interpelle, c'est une piste.
- "Quel petit changement je pourrais faire sans me forcer ?" Un seul livre suffit. Un auteur d'un pays que vous n'avez jamais lu. Un essai au milieu de vos romans. Un titre trouvé dans une boîte à livres au lieu de votre librairie habituelle.
L'important est que le changement, s'il a lieu, vienne de votre envie et non d'une injonction extérieure. Si vous souhaitez transformer cette réflexion en objectif concret, voyez comment formuler des objectifs de lecture réalistes qui servent votre plaisir plutôt que votre culpabilité.
En résumé
L'analyse de diversité n'est pas un bulletin de notes. C'est un miroir posé sur vos habitudes de lecture — un outil au service de votre plaisir, pas une prescription. Les lecteurs les plus heureux ne sont pas ceux qui cochent toutes les cases, mais ceux qui choisissent leurs livres en connaissance de cause.
Commencez par un seul axe cette année. Celui qui vous intrigue le plus, celui où vous soupçonnez un angle mort. Observez, sans vous juger. Et si les résultats vous donnent envie d'explorer, laissez-vous porter.
Pour aller plus loin, intégrez cette analyse dans votre prochain bilan de lecture annuel. Vous pouvez aussi vous inspirer de notre modèle de bilan 2026 pour structurer votre réflexion. La diversité de lecture est un voyage, pas une destination — et chaque livre compte.